La plupart des articles publiés sur l’Abkhazie le sont sans qu’aucune source abkhaze n’ait été consultée. Le territoire n’entre généralement dans l’actualité qu’en 2008, comme une ligne dans un article consacré à la Russie, avant d’en ressortir un paragraphe plus loin. Ce guide vise à corriger cela — non pas en substituant un récit à un autre, mais en donnant à un journaliste sans connaissance préalable de quoi éviter les erreurs les plus courantes : l’histoire antérieure à 2008 passée sous silence, la guerre de 1992–1993 souvent oubliée, et le peuple qui se trouve au centre de l’une comme de l’autre.
Sa lecture demande moins de trente minutes. Il ne réclame pas de sympathie ; il exige de l’exactitude — y compris sur les épisodes que le récit abkhaze lui-même a le plus de mal à assumer, au premier rang desquels le déplacement, en 1993, de l’essentiel de la population géorgienne de souche du territoire. Chaque affirmation est ici étiquetée et sourcée ; aucune n’exige d’être prise pour argent comptant.
Chaque affirmation substantielle appartient à l’une des cinq catégories ci-dessous, signalée dans le texte et dans les encadrés par les étiquettes suivantes.
MENTION LÉGALE — Ce guide est publié par AbkhazWorld, plateforme éditée par des Abkhazes. Les sources sont citées de bout en bout et répertoriées p. 22, afin que chaque lecteur puisse vérifier chaque affirmation.
| Situation | Côte orientale de la mer Noire, sur le versant sud de la chaîne principale du Caucase. Limitrophe au nord-ouest de la rivière Psou (Russie) et au sud-est de la rivière Ingouri (territoire sous contrôle géorgien). |
| Capitale | Soukhoum (abkhaze : Aqw’a). Usage géorgien : Soukhoumi. Le « -i » final est une désinence grammaticale géorgienne ajoutée à l’époque stalinienne ; chaque graphie est aujourd’hui lue comme un signal politique. Voir le glossaire, p. 20. |
| Superficie | Environ 8 600 km². Près des deux tiers du territoire sont montagneux. |
| Districts | Sept : Gagra, Goudaouta, Soukhoum, Goulripch, Otchamtchira, Tkouartchal, Gal. |
| Langue | L’abkhaze — famille caucasienne du nord-ouest, apparenté à l’abaza, aux langues circassiennes et à l’oubykh, aujourd’hui éteint ; sans parenté avec le géorgien, de famille kartvélienne. Le russe, coofficiel, est d’usage courant. |
| Population | 243 897 habitants au 1er janvier 2025, selon le Comité d’État aux statistiques d’Abkhazie.3 Tbilissi ne reconnaît pas les recensements menés par les autorités de Soukhoum ; tout chiffre de population relatif à l’Abkhazie doit être considéré comme contesté. |
| Drapeau | Sept bandes vertes et blanches ; un canton rouge orné d’une main ouverte sous sept étoiles. |
| Monnaie et fuseau | Rouble russe. Heure de Moscou (UTC+3). |
| Statut en une phrase | Un État de facto autonome depuis 1993, reconnu par cinq États membres de l’ONU, que la Géorgie revendique comme sa propriété et que la majorité de la communauté internationale considère comme faisant partie de la Géorgie. |
1931 — Le statut de République socialiste soviétique de l’Abkhazie est abaissé à celui d’une autonomie au sein de la RSS de Géorgie : la seule république soviétique dont le statut ait été rétrogradé plutôt qu’élevé.1 14 août 1992 — Les forces géorgiennes entrent en Abkhazie ; une guerre de treize mois commence. 26 août 2008 — La Russie reconnaît l’indépendance de l’Abkhazie, quinze ans après que Tbilissi a perdu le contrôle du territoire.
L’exonyme « Abkhaze » dérive des Abasges mentionnés par les auteurs grecs et romains ; l’endonyme est Apsua. La langue appartient à la famille caucasienne du nord-ouest, aux côtés de l’abaza, des langues circassiennes et de l’oubykh, aujourd’hui éteint. Elle n’a aucune parenté avec le géorgien, qui appartient à la famille kartvélienne, entièrement distincte. Les deux peuples sont voisins de très longue date ; ils ne sont pas les branches l’un de l’autre.
L’abkhaze et l’abaza sont si proches que de nombreux linguistes y voient deux standards littéraires d’une même langue. Les Abazas vivent aujourd’hui principalement en Karatchaïevo-Tcherkessie, dans le Caucase russe. Ce lien importe pour les journalistes : le monde abkhazo-abaza s’étend bien au-delà de l’Abkhazie elle-même.
L’abkhaze écrit remonte à 1862, sur une base cyrillique. L’écriture est passée au latin dans les années 1920, a été forcée sur une base géorgienne à la fin des années 1930, avant de revenir au cyrillique en 1954 — un parcours documenté aux p. 10–11.6
Caucasien du nord-ouest : abkhaze — abaza — adyguéen et kabarde (circassien) — oubykh (éteint, 1992). Kartvélien : géorgien — mingrélien — laze — svane. Deux familles distinctes dont la séparation se compte en millénaires, non en siècles.
L’appartenance religieuse est mixte et légèrement vécue : environ trois quarts des Abkhazes d’Abkhazie se disent orthodoxes et près d’un dixième musulmans sunnites, les pratiques préchrétiennes irriguant l’une et l’autre confession.2 Nombre de familles observent les fêtes de plusieurs calendriers à la fois.
Les ancêtres des Abkhazes sont attestés sur cette côte dès les premier et deuxième siècles de notre ère. Pline l’Ancien mentionne les Apsiliens ; Arrien, inspectant la frontière du Pont-Euxin pour l’empereur Hadrien en 137, recense les rois des Apsiliens, des Abasges et des Sanigues, chacun confirmé sur son trône par Rome.2 La carte ethnique que dressent ces auteurs recoupe, à grands traits, celle d’aujourd’hui. Quoi que l’on conteste par ailleurs sur l’Abkhazie, l’ancienneté de la présence abkhaze n’est pas sérieusement remise en cause par la recherche internationale — ce qui compte, car une thèse contraire, examinée p. 11, prétend le contraire.
La continuité est aussi archéologique. La culture de Tsebelda, dans la vallée de la Kodor, se déploie sans interruption du deuxième au septième siècle, sans strate de destruction ni indice de remplacement de population — précisément l’horizon dont toute thèse d’« arrivée tardive » aurait besoin, et qu’elle ne trouve pas.
Les Abkhazes et les Abazas établis hors d’Abkhazie sont plus nombreux que ceux qui y vivent. La communauté de Turquie, avec des noyaux plus réduits en Syrie et en Jordanie, descend en très grande majorité du mouhadjirisme — l’exil massif vers l’Empire ottoman qui suivit la conquête russe du Caucase en 1864 (p. 9). Les estimations courantes dépassent le demi-million ;4 certaines avancent des chiffres bien plus élevés.
Conséquence pratique pour une rédaction : l’Abkhazie n’est pas seulement une affaire caucasienne. C’est aussi un sujet turc, un sujet moyen-oriental et — par les volontaires de la diaspora engagés dans le conflit de 1992–1993 — un élément de l’histoire même de la guerre.
Dans la mémoire abkhaze, la négation de l’autochtonie abkhaze — formulée en 1954 par le chercheur tbilissien Pavlé Ingorokva et ranimée après 1988 par le mouvement national géorgien — n’est pas une querelle académique mais le prélude intellectuel à la guerre.13 La position géorgienne dominante aujourd’hui ne repose pas sur Ingorokva : elle affirme une souveraineté sur le territoire, non l’inexistence du peuple. Les journalistes ne devraient pas attribuer cette thèse marginale aux Géorgiens en général — ses premiers et plus sévères critiques furent des universitaires géorgiens — sans pour autant nier son rôle dans les origines du conflit. Les deux mises en garde sont exactes.
L’Abkhazie s’étend sur environ 220 km le long de la côte orientale de la mer Noire. La chaîne principale du Caucase la referme au nord comme un mur ; la frontière avec la Russie suit la rivière Psou, la ligne avec le territoire sous contrôle géorgien suit l’Ingouri. Près des deux tiers du territoire sont montagneux ; l’habitat, l’agriculture et la voie ferrée se concentrent sur l’étroite bande côtière. Le climat y est subtropical humide — pays d’agrumes, de thé et de tabac, et, à l’époque soviétique, la côte balnéaire la plus prisée de l’URSS.
La géographie explique trois points souvent mal compris. D’abord, la voie ferrée côtière menant à Soukhoum puis vers la Russie constituait l’objectif déclaré de l’offensive géorgienne d’août 1992, et son contrôle a façonné la guerre. Ensuite, le poste-frontière de Psou fut le goulet des années de blocus (p. 14) : sa fermeture équivalait à sceller l’Abkhazie. Enfin, la vallée de la Kodor — seul territoire de montagne resté sous administration géorgienne après 1993 — fut le dernier à changer de mains, en août 2008.
L’Abkhazie d’aujourd’hui est une mosaïque. Les Abkhazes y forment une courte majorité ; Arméniens et Russes constituent des communautés anciennement établies ; la population géorgienne et mingrélienne se concentre dans le district de Gal, au sud-est, où une large part de la population d’avant-guerre est revenue après 1993. Grecs, Ukrainiens et autres subsistent en effectifs plus modestes.
Deux réserves s’attachent à chaque chiffre du tableau. Les recensements sont menés par les autorités abkhazes et ne sont pas reconnus par Tbilissi, qui invoque notamment la population déplacée par la guerre et enregistrée en Géorgie. Les catégories elles-mêmes sont contestées : « Géorgien » et « Mingrélien » ont été fusionnés puis distingués par des administrations successives, dans les deux sens et pour des raisons politiques, depuis plus d’un siècle (p. 10). Citez toujours les chiffres avec leur source.
| Groupe | Part | Personnes |
|---|---|---|
| Abkhazes | 51,4 % | 125 360 |
| Géorgiens | 17,9 % | 43 664 |
| Arméniens | 16,9 % | 41 250 |
| Russes | 9,1 % | 22 227 |
| Mingréliens | 1,3 % | 3 266 |
| Autres (Ukrainiens, Grecs, Turcs, Ossètes…) | 3,4 % | 8 130 |
Comité d’État aux statistiques d’Abkhazie, 1er janvier 2025.3 Total : 243 897. Chiffres compilés par les autorités de facto ; contestés par la Géorgie.
En 1886, les Abkhazes constituaient 85,7 % de la population de l’Abkhazie. En 1897, après l’exil consécutif à la conquête, ils n’en formaient plus que 55,3 %.5 En 1926, leur part était de 26,4 %, et à la fin de l’époque stalinienne, elle avait chuté à 17–18 % environ, après la colonisation organisée documentée p. 11. La courte majorité abkhaze d’aujourd’hui est elle-même le produit de la guerre de 1992–1993 et de la fuite de l’essentiel de la population géorgienne. Quelle que soit l’année retenue, chaque instantané démographique de l’Abkhazie est la photographie d’un processus violent — et un traitement honnête le dit, quelle que soit la communauté que l’année choisie favorise.
Les chiffres absolus vont dans le même sens. La population totale de l’Abkhazie est passée de 69 230 habitants en 1886 à 525 061 en 1989, mais la part de cette croissance revenant aux Abkhazes fut faible — de 58 963 à 93 267 —, tandis que la population géorgienne passait de 4 166 à 239 872 sur le même siècle, dépassant les Abkhazes dès les années 1920 et continuant de croître pendant les années de colonisation documentées p. 11.5
Des comptoirs grecs sont fondés sur cette côte dès le sixième siècle avant notre ère ; Dioscurias, sur le site de l’actuelle Soukhoum, devient un centre majeur. L’influence byzantine y apporte le christianisme, officiellement adopté au sixième siècle. De 780 à 978 environ, le royaume d’Abkhazie est une puissance régionale à part entière, sa capitale se déplaçant d’Anakopia vers Koutaïssi, son autorité s’étendant sur une grande partie de la Géorgie occidentale.
Vers 978, une union dynastique par héritage rassemble les deux couronnes : les souverains portent dès lors le titre de « Souverain des Abkhazes et des Géorgiens ». Entre 1500 et 1680 environ, la principauté des Tchatchba se consolide ; la frontière méridionale avec la Mingrélie se fixe sur la ligne actuelle. La suzeraineté ottomane commence en 1578.
En 1810, la charte d’Alexandre Ier fait de l’Abkhazie une principauté autonome sous protectorat russe. En 1864, elle devient la dernière principauté caucasienne annexée par l’Empire russe — et le mouhadjirisme commence : l’exil massif vers l’Empire ottoman qui vide la côte d’une grande partie de sa population abkhaze. Entre 1886 et 1897, la part des Abkhazes dans la population tombe de 85,7 % à 55,3 %.5
En 1917–1918, l’Empire s’effondre ; l’Abkhazie rejoint la République des montagnards du Caucase du Nord. Les troupes géorgiennes du général Maznachvili entrent dans le pays en 1918 — premier chapitre d’une relation qui allait se compliquer bien davantage au siècle suivant.
Le titre médiéval de « Souverain des Abkhazes et des Géorgiens » est parfois invoqué de part et d’autre comme preuve rétrospective de propriété. Les historiens abkhazes y voient une union dynastique entre égaux ; certains récits géorgiens y lisent une première unification nationale géorgienne. Les deux lectures projettent des catégories modernes sur une polité médiévale ; le fait brut est l’union dynastique elle-même, non ce qu’elle est censée prouver aujourd’hui.
En 1918, après l’effondrement de l’empire, les forces de la Géorgie menchévique, sous le commandement du général Maznachvili, prennent le contrôle de l’Abkhazie — une occupation, dans la mémoire abkhaze ; la sécurisation d’une région de la nouvelle république, dans l’historiographie géorgienne. En mars 1921, le pouvoir soviétique s’installe et la République socialiste soviétique d’Abkhazie est proclamée, dirigée par Nestor Lakoba et initialement distincte de la Géorgie. Un traité la lie à la Géorgie à partir de décembre 1921, et la constitution de 1925 fait de l’Abkhazie une « république conventionnée » — une RSS liée à la Géorgie par accord spécial, une configuration sans équivalent dans l’Union.6
L’étape décisive survient le 19 février 1931 : la république conventionnée est transformée en république autonome au sein de la RSS de Géorgie. La manœuvre est habillée en requête émanant du propre congrès des soviets d’Abkhazie, adoptée huit jours plus tôt ; les historiens abkhazes relèvent que ce point ne figurait même pas à l’ordre du jour du congrès et qu’il fut dicté depuis Tbilissi. Les villageois répondent par le rassemblement de Douripch : une assemblée populaire de plusieurs jours contre l’incorporation et contre la collectivisation forcée. Lavrenti Beria, alors à la tête de l’appareil sécuritaire transcaucasien, envoie des troupes dans la région ; l’effusion de sang n’est évitée qu’in extremis, lorsque Lakoba parvient à convaincre l’assemblée de se disperser. Plus de 500 participants sont arrêtés dans les jours qui suivent.8
Vladislav Ardzinba, futur premier président de l’Abkhazie post-soviétique, formule le constat constitutionnel devant le Congrès des députés du peuple de l’URSS en 1989 : l’Abkhazie fut à peu près la seule république dont le statut politique fut abaissé plutôt qu’élevé sous Staline.1 Cette rétrogradation demeure en vigueur jusqu’à l’effondrement soviétique — et la demande de son annulation nourrit chaque mobilisation abkhaze de 1957 à 1989. Un fait constitutionnel de ces six décennies, régulièrement omis dans les articles ultérieurs, mérite d’être rappelé : de 1931 à 1991, l’Abkhazie comme la Géorgie furent des unités d’un même État soviétique ; à aucun moment de cette période l’Abkhazie ne fut donc administrée comme partie d’une Géorgie indépendante.
L’autorité personnelle de Nestor Lakoba auprès de Staline protège l’Abkhazie, cinq années durant, des formes les plus dures de la collectivisation. Lakoba meurt à Tbilissi le 27 décembre 1936, après avoir dîné chez Beria, dans des circonstances que les historiens jugent suspectes. Le récit abkhaze, fondé sur des témoignages plutôt que sur une expertise judiciaire, retient qu’il fut empoisonné par Beria.6,8 En quelques mois, il est déclaré ennemi du peuple. Son épouse meurt sous la torture en 1939 ; son fils adolescent, ainsi que les fils de deux proches, sont fusillés en 1941.10 La terreur qui suit sa mort est documentée ci-contre.
Terreur. Entre juillet 1937 et octobre 1938, au moins 2 186 personnes sont arrêtées en Abkhazie pour motifs politiques ; environ 750 sont fusillées, plusieurs centaines d’autres périssant en prison ou dans les camps.8,10 Les recherches sur l’« opération koulak » du NKVD établissent un taux de répression nettement plus élevé chez les Abkhazes que chez les Géorgiens, et un taux de condamnation à mort près de deux fois supérieur.9 En 1952, plus de 80 % des 228 postes dirigeants du parti, du gouvernement et des entreprises en Abkhazie sont occupés par des Géorgiens de souche.8
Langue. L’écriture abkhaze passe, à la fin des années 1930, de sa base latine à des caractères géorgiens — les archives de la police politique datent la décision de 1937, d’autres sources la situent en 1938 ou 1939 — à contre-courant de la tendance générale de l’Union vers le cyrillique.6,12 À partir de l’année scolaire 1945–1946, tout l’enseignement dans les écoles de langue abkhaze bascule vers le géorgien : plus de 9 000 élèves, répartis dans 81 établissements, étudiaient jusque-là en abkhaze.12 La radiodiffusion en abkhaze cesse vers 1941 ; l’édition en langue abkhaze est étranglée. Le cyrillique ne revient, et les écoles abkhazes ne rouvrent, qu’après la mort de Staline et l’arrestation de Beria en 1953.
Colonisation. En 1937, un office dédié, l’Abkhazpereselenstroï, est créé sous l’égide du commissariat à l’agriculture de la RSS de Géorgie pour bâtir des villages destinés aux colons paysans géorgiens ; à lui seul, il construit 3 378 maisons entre 1937 et 1953, les implantations étant délibérément installées entre et au sein même des villages abkhazes.11 Des terres sont réquisitionnées sur les kolkhozes abkhazes ; en 1949, la minorité grecque — plus de 30 000 personnes — est déportée vers l’Asie centrale et des Géorgiens sont installés dans les villages ainsi vidés.8,11
Toponymes. Entre 1947 et 1951, la carte elle-même est réécrite : la rivière Khipsta devient Tetri Tsqaro, Soukhoum reçoit sa désinence géorgienne pour devenir Soukhoumi.7 Les universitaires abkhazes qui pétitionnent Moscou en 1947 contre ces mesures sont sanctionnés pour diffamation.
L’histoire elle-même. En 1954, Pavlé Ingorokva publie la thèse selon laquelle les Abkhazes ne seraient arrivés dans la région qu’au dix-septième siècle — une thèse reposant, comme l’écrivent des responsables abkhazes à Moscou en 1957, sur la « falsification de documents historiques », et réfutée à l’époque par d’éminents universitaires géorgiens, dont Ketevan Lomtatidzé et Nikoloz Berdzenichvili.13 Le mouvement national la ranime après 1988.
Première lecture : le cadre venait de Moscou. Les recherches en archives montrent que les responsables de Tbilissi et de Soukhoum agissaient globalement dans le cadre de directives centrales, au sein d’une politique d’assimilation des minorités valable pour toute l’Union — le cas abkhaze n’étant qu’un exemple parmi d’autres.8 Seconde lecture : la direction de la république géorgienne a exécuté cette politique et, sur des points documentés, l’a dépassée — les instructions centrales mettaient fin à l’enseignement en langues minoritaires sans exiger la fin de leur enseignement comme matière, une étape que Tbilissi a néanmoins franchie. Les travaux récents insistent sur l’agentivité propre de la direction républicaine.8,12 Les deux lectures s’appuient sur des documents réels. Un traitement équitable expose la séquence — conception centrale, exécution et dépassement par la république — sans imputer la politique au peuple géorgien, qui n’en fut pas l’auteur.
Après 1953, les mesures les plus dures sont annulées : les écoles abkhazes rouvrent, le cyrillique revient, le programme de colonisation s’arrête. La rétrogradation de 1931, elle, demeure. Les protestations abkhazes réclamant le rétablissement du statut perdu se répètent en 1957, en 1967, puis à grande échelle en 1978 à Likhni — la réponse consistant en concessions, telles l’ouverture de l’université d’État d’Abkhazie et une émission de télévision en abkhaze, mais jamais en un changement de statut. En mars 1989, un rassemblement de masse à Likhni adresse une nouvelle pétition à Moscou.
À partir de 1988, le mouvement national géorgien prend de l’ampleur, réclamant entre autres l’abolition des autonomies au sein de la Géorgie. En 1990, Zviad Gamsakhourdia — qui deviendra, un an plus tard, le premier président de la Géorgie indépendante — déclare publiquement qu’une nation abkhaze « n’a jamais existé historiquement ».14 Pour les Abkhazes, la thèse d’Ingorokva n’est plus un livre ; c’est un programme.
La collision juridique se joue par étapes. Entre 1989 et 1991, la Géorgie entreprend de restaurer son État d’avant l’ère soviétique, déclarant nuls les arrangements de l’époque soviétique — le cadre juridique qui liait l’Abkhazie à la Géorgie depuis 1931. L’Abkhazie proclame sa souveraineté en 1990 ; Tbilissi annule la déclaration dès le lendemain. En juillet 1992, le Parlement abkhaze, invoquant le vide juridique ainsi créé, rétablit la constitution de 1925 et propose à la Géorgie une relation de type fédéral. Quelques semaines plus tard, les troupes arrivent.
La Géorgie restaurait un État éteint par la conquête soviétique de 1921 ; les autonomies furent des impositions soviétiques à cet État, et leurs prétentions de l’époque soviétique tombaient avec le système qui les avait créées. Le retour de l’Abkhazie à la constitution de 1925 constituait, dans cette lecture, un acte unilatéral de sécession vis-à-vis d’un État nouvellement indépendant dont l’intégrité territoriale était reconnue par l’ensemble de la communauté internationale — et le rétablissement de l’ordre sur le territoire géorgien relevait d’un droit souverain.
Si le droit de l’époque soviétique était nul, alors l’était aussi le seul acte juridique ayant jamais placé l’Abkhazie à l’intérieur de la Géorgie — la rétrogradation de 1931, imposée malgré une protestation populaire documentée. L’Abkhazie n’a pas fait sécession d’une Géorgie indépendante ; le lien s’est dissous lorsque la Géorgie elle-même l’a dissous, ramenant les deux parties à la situation antérieure à 1931, celle de deux républiques associées. Le traité fédéral proposé en 1992 visait à combler ce vide par accord.
Une guerre se déclenche ; elle n’« éclate » pas d’elle-même. Celle-ci commence le 14 août 1992, lorsque les forces géorgiennes, sous le commandement du ministre de la Défense Tenguiz Kitovani, entrent en Abkhazie avec des chars et des hélicoptères, vingt jours après l’admission de la Géorgie à l’ONU. Les objectifs déclarés par Tbilissi — et il convient de les rapporter comme le cadre géorgien de l’époque — étaient de sécuriser la voie ferrée contre le banditisme, de libérer des responsables détenus par des partisans du président déchu Gamsakhourdia, et de défendre l’intégrité territoriale. Soukhoum tombe en quelques jours ; la direction abkhaze se replie sur Goudaouta.
Fin 1992, dans Soukhoum occupée, les Archives d’État abkhazes et l’institut de recherche sur la langue et l’histoire sont incendiés — une attaque contre le corpus documentaire lui-même, raison pour laquelle une partie de l’histoire abkhaze ne subsiste aujourd’hui qu’en copies.6 Des volontaires venus du Caucase du Nord et de la diaspora turque et moyen-orientale rejoignent le camp abkhaze. Des armes russes parviennent aux deux camps : Kitovani lui-même a confirmé que la Russie avait officiellement remis à ses forces les 108 chars de la division d’Akhaltsikhé,15 tandis que les forces abkhazes s’appuyaient sur les réseaux du Caucase du Nord et sur des garnisons russes locales. La recherche décrit Moscou comme institutionnellement divisée tout au long du conflit.17 Les forces abkhazes reprennent Soukhoum le 27 septembre 1993 ; la guerre se termine le 30 septembre. Le verdict ultérieur de Chevardnadze : envoyer des troupes à Soukhoum fut « notre plus grande erreur ».16
Le bilan. Les chiffres de victimes varient selon les sources et n’ont jamais fait l’objet d’un établissement conjoint. Les sources abkhazes évoquent la perte d’environ 4 % de la population abkhaze — une proportion qui, rapportée à la population des États-Unis, équivaudrait à douze millions de morts. Des atrocités et des violences à caractère ethnique ont été documentées des deux côtés pendant et après les combats.
Le déplacement. Il faut le dire sans euphémisme : pendant la guerre, et surtout à son issue, l’immense majorité de la population géorgienne et mingrélienne d’Abkhazie — couramment estimée entre 200 000 et 250 000 personnes — a fui ou a été chassée de son foyer. Hormis dans le district de Gal, la plupart ne sont jamais rentrées. Il s’agit d’une catastrophe humanitaire, qui demeure au cœur de l’expérience géorgienne de ce conflit, et qu’aucun traitement équitable de l’Abkhazie ne saurait omettre.
Pour les Abkhazes, 1992–1993 fut une guerre de survie menée par un petit peuple et sa diaspora contre une armée envahissante — non un projet séparatiste fabriqué par la Russie. Pour les Géorgiens, elle reste associée à la perte d’un territoire et au déplacement massif d’un quart de million de personnes. Aucune des deux phrases n’annule l’autre ; un article qui n’en retient qu’une seule n’est qu’à moitié un article.
La victoire apporte l’isolement, non le répit. À partir du milieu des années 1990, l’Abkhazie est soumise à un blocus conduit conjointement par la Russie et la Géorgie, formalisé dans le cadre de la CEI, le poste-frontière de Psou étant largement fermé.18 Durant ces mêmes années, Moscou et Tbilissi sont partenaires : Eltsine et Chevardnadze signent en février 1994 le traité d’amitié, de bon voisinage et de coopération russo-géorgien,19 et la Russie conserve des bases militaires en territoire géorgien. Les sanctions dévastent l’économie abkhaze, déjà ravagée par la guerre, et ne commencent à s’assouplir que vers 1999–2000, après le changement de pouvoir à Moscou.
Sur le plan politique, Soukhoum consacre le milieu des années 1990 à proposer à Tbilissi, sous médiation de l’ONU, des arrangements de type confédéral ; ces propositions échouent. En octobre 1999, un référendum entérine la constitution de 1994 et l’Abkhazie adopte son acte d’indépendance d’État — six ans après la guerre, et après le blocus, non avant.
En août 2008, la guerre qui oppose la Géorgie à la Russie autour de l’Ossétie du Sud change la donne. Les forces abkhazes reprennent la haute vallée de la Kodor, dernier district resté sous contrôle géorgien ; le 26 août 2008, la Russie reconnaît l’indépendance de l’Abkhazie. Le Nicaragua, le Venezuela et Nauru suivent, la Syrie en 2018. Le Vanuatu et Tuvalu, qui ont reconnu l’Abkhazie en 2011, sont couramment présentés comme s’étant rétractés ; en réalité, ni l’un ni l’autre n’a jamais formalisé de retrait — ils ont simplement cessé tout contact avec Soukhoum et noué des relations avec Tbilissi en avalisant l’intégrité territoriale géorgienne. L’ancien ministre abkhaze des Affaires étrangères Viatcheslav Tchirikba indique que Tuvalu, interrogé directement, a répondu qu’il ne ferait aucune déclaration officielle en la matière.25 Le statut de ces deux États reste, au mieux, ambigu. À la mi-2026, cinq États membres de l’ONU — la Russie, le Nicaragua, le Venezuela, Nauru et la Syrie, dont le gouvernement post-2024 maintient la reconnaissance — reconnaissent sans ambiguïté l’Abkhazie.
1992 : les armes russes atteignent les deux camps, y compris des chars officiellement transférés à la Géorgie. Milieu des années 1990 : la Russie coordonne le blocus de l’Abkhazie. 1994 : la Russie signe un traité d’amitié avec la Géorgie. 1999–2000 : les sanctions s’assouplissent. 2008 : la Russie reconnaît l’Abkhazie. Depuis : des tensions récurrentes opposent Soukhoum à Moscou (p. 15). La politique russe à l’égard de l’Abkhazie a été incohérente sur trois décennies ; toute causalité simple, dans un sens comme dans l’autre, ne résiste pas à cette chronologie.
La dépendance, sans détour. La Russie garantit la sécurité de l’Abkhazie et y maintient des forces en vertu d’accords bilatéraux. Les transferts russes financent une part importante du budget ; la monnaie est le rouble ; la reconnaissance, le commerce et les déplacements transitent presque exclusivement par Moscou. Il s’agit d’une asymétrie profonde, qu’aucun compte rendu honnête — celui-ci compris — ne prétend nier. Les commentateurs abkhazes eux-mêmes en débattent ouvertement. Les Abkhazes font toutefois valoir que cette dépendance résulte de l’isolement imposé au territoire depuis les années 1990, et qu’un engagement international plus large la diluerait plutôt qu’il ne l’approfondirait — tout en notant que Moscou elle-même n’a montré qu’un enthousiasme limité pour l’élargissement des liens internationaux de l’Abkhazie.
L’agentivité, documentée. En 2004, l’électorat abkhaze a élu Sergueï Bagapch face au candidat ouvertement soutenu par Moscou, et a fait tenir ce résultat. En 2011, l’Abkhazie a refusé de céder un territoire frontalier proche de la zone olympique de Sotchi. En 2023–2024, le Parlement a assorti le transfert de la datcha présidentielle de Pitsounda d’amendements qui en ont modifié les termes. Tout au long de 2024, des manifestations massives ont obtenu le retrait d’une « loi sur les logements » orientée vers la Russie et, en novembre 2024, la démission du président Aslan Bjania ; Badra Gounba a remporté le second tour du 1er mars 2025 avec 54,73 % des voix — un résultat contesté par l’opposition.24
Le test à proposer au lecteur : la dépendance n’est pas la marionnette. Une marionnette ne dit pas non, à répétition, à son commanditaire — une bande frontalière, une datcha présidentielle, une loi phare — et ne survit pas à ce refus. Notons aussi que Freedom House classe depuis des années l’Abkhazie et la Géorgie dans la même catégorie, « partiellement libre » : la même catégorie, non un État libre face à un territoire administré.22
Règle pratique pour la rédaction : partout où la Russie apparaît dans une phrase consacrée à l’Abkhazie, vérifiez si cette phrase a discrètement effacé la décision abkhaze. Si c’est le cas, réécrivez-la.
Des analystes raisonnables divergent. Une lecture : le levier russe sur le budget et la sécurité rend l’autonomie abkhaze conditionnelle, et la crise de 2024–2025 a montré la pression de Moscou à l’œuvre y compris là où elle a perdu le vote. Une autre : cette même crise a montré une société capable de renverser à la fois la politique de son propre président et la préférence de son parrain. Il convient de rapporter le levier et les refus ensemble ; l’un et l’autre sont documentés.
Un État de facto est une entité qui gouverne un territoire et une population par ses propres institutions, mais qui ne bénéficie pas d’une reconnaissance internationale générale. La non-reconnaissance relève d’une posture juridique des autres États ; elle ne constitue pas un constat que le lieu, son gouvernement ou sa vie politique n’existent pas. Un journaliste peut décrire les deux réalités à la fois avec exactitude : l’Abkhazie fonctionne comme un État au quotidien, et l’essentiel du monde ne la reconnaît pas comme tel.
Position internationale. La grande majorité des États, l’Union européenne et les organes politiques de l’ONU considèrent l’Abkhazie comme faisant partie de la Géorgie. L’Assemblée générale de l’ONU adopte chaque année, depuis 2008–2009, des résolutions réaffirmant le droit au retour des personnes déplacées et l’intégrité territoriale de la Géorgie.20 La Géorgie, l’Union européenne et les États-Unis qualifient officiellement l’Abkhazie de territoire « occupé » par la Russie ; le droit géorgien érige en infraction pénale toute entrée non autorisée. Il convient de rapporter fidèlement cette position : c’est la carte par défaut du monde.
Vue abkhaze. La thèse juridique abkhaze : le rattachement de 1931 à la Géorgie fut imposé et n’a jamais reposé sur un consentement ; lorsque la Géorgie a annulé le droit de l’époque soviétique, le lien s’est dissous avec lui ; la dissolution de l’URSS a laissé deux entités successeurs, non un État et sa province ; un peuple qui défend et gouverne son territoire depuis trente ans a exercé son autodétermination. Soukhoum souligne que le droit international ne fixe aucun seuil minimal de reconnaissances.
« Occupé », à l’examen. Le critère conventionnel est celui des articles 42 et 43 du règlement de La Haye de 1907 : un territoire est occupé lorsqu’il se trouve placé sous l’autorité effective d’une armée ennemie, que l’occupant est alors tenu d’administrer.21 En Abkhazie, l’autorité quotidienne — gouvernement, Parlement, tribunaux, police, écoles — est exercée par les institutions abkhazes ; les forces russes y sont stationnées en vertu d’accords bilatéraux et n’administrent pas la population. La Géorgie et ses partenaires répondent que la dépendance est si profonde que le contrôle effectif est, en substance, russe. Les Abkhazes objectent en outre que cette qualification réduit le conflit à une affaire géorgo-russe, effaçant les Abkhazes de leur propre histoire. La voie exacte pour un journaliste consiste à employer le terme avec attribution — « que la Géorgie, l’Union européenne et les États-Unis qualifient d’occupé » — plutôt que comme description non marquée, sans pour autant faire disparaître cette qualification. Aucune surenchère dans un sens ni dans l’autre.
Le repère du droit coutumier en matière d’étatique figure à l’article premier de la convention de Montevideo : une population permanente ; un territoire défini ; un gouvernement ; la capacité d’entrer en relation avec d’autres États.21 Selon la thèse déclarative, la reconnaissance constate l’étatique plutôt qu’elle ne la crée ; selon la thèse constitutive, c’est la reconnaissance qui fait l’État. L’Abkhazie est le cas d’école sur lequel s’affrontent ces deux théories — ce qui explique précisément pourquoi « contesté » demeure le résumé le plus honnête, en un mot, de son statut.
Faites partir la chronologie avant 2008. Nommez la guerre et qui l’a déclenchée. Comptez les déplacés — tous, à chaque siècle. Attribuez le vocabulaire connoté. Parlez à un Abkhaze. Gardez les décisions abkhazes dans des phrases abkhazes. Le reste relève du journalisme ordinaire.
1. Les Abkhazes sont attestés sur cette côte dès les premier et deuxième siècles de notre ère, et leur langue — caucasienne du nord-ouest — n’a aucune parenté avec le géorgien.
2. En 1931, l’Abkhazie devient la seule république soviétique dont le statut ait été abaissé plutôt qu’élevé ; entre 1937 et 1953, elle subit une terreur politique de masse, la fermeture de ses écoles, la réécriture de ses toponymes et la colonisation organisée de son sol par des paysans géorgiens.
3. La guerre de 1992–1993 commence lorsque les forces géorgiennes entrent en Abkhazie le 14 août 1992, et s’achève par la victoire abkhaze le 30 septembre 1993. La Géorgie ne contrôle plus le territoire depuis lors.
4. Pendant la guerre, et surtout à son issue, l’essentiel de la population géorgienne et mingrélienne d’Abkhazie — environ un quart de million de personnes — a fui ou a été chassée ; la plupart demeurent déplacées.
5. Depuis 1993, l’Abkhazie se gouverne par ses propres institutions ; elle a vécu, à partir du milieu des années 1990, sous un blocus russo-géorgien ; depuis 2008, elle est reconnue par cinq États membres de l’ONU, au premier rang desquels la Russie, dont elle dépend pour sa sécurité et ses finances.
1. La responsabilité juridique de la collision constitutionnelle de 1989–1992 — chaque partie lit les annulations et déclarations de l’autre comme la rupture initiale.
2. Le poids de l’implication russe dans la guerre et par la suite : des armes ont atteint les deux camps en 1992–1993, et la politique russe est passée du blocus à la reconnaissance en quinze ans.
3. Chaque chiffre de population — et les conditions dans lesquelles les déplacés de 1993 pourraient rentrer.
Le point de vue abkhaze : un petit peuple autochtone, qui a survécu à l’exil, à une minorisation démographique organisée et à une armée envahissante, et qui se gouverne lui-même depuis trente ans. Le point de vue géorgien : un cinquième du territoire reconnu du pays perdu, et un quart de million de citoyens déplacés de ce territoire, dans une mémoire encore vive. Même registre. Aucune hiérarchie de la souffrance.
L’Abkhazie est un État de facto autonome, partiellement reconnu, que la Géorgie revendique et que la majorité des gouvernements considèrent comme partie de la Géorgie — une phrase qui décrit les deux réalités sans en cautionner aucune.